JOURNAL DE REPÉRAGES CHEZ LES BIFFINS

Par Juliette,

 

 

1er jour : lundi 28 mars. Hélios, Joëlle et Juliette


Rencontre avec Pascale et l’équipe d’Aurore (Matias et Guillaume) dans le car des biffins.

Premières impressions : ambiance sereine et amicale, voire familiale. Avec le sourire, les biffins viennent prendre ou rendre la fameuse bâche, signe d’une place légitime, et légale, dans le « carré des biffins ». Pascale et Matias nous expliquent le dispositif : depuis deux ans, l’association aurore (ayant répondu à un appel de la mairie, et composée de travailleurs sociaux) s’occupe d’organiser, de rationaliser l’espace de la biffe sur la porte Montmartre. Chaque année, les biffins s’inscrivent et reçoivent une carte.

 

Pour avoir droit à la carte, il faut :

. habiter le 18ème, le 17ème, ou st Ouen (justificatif de domicile qui peut être une asso, un hébergement institutionnel)

. ne pas recevoir plus des minima sociaux (environ 500 euros)

. avoir une carte d’identité, peu importe la nationalité.

Chaque matin (samedi, dimanche ou lundi), les biffins montrent leur carte, et on leur assigne un emplacement parmi les 100 carrés délimités sous le périphérique. Il y a 100 places, mais au moins 170 encartés. Cette surenchère provoque parfois des coups de gueule des encartés qui arrivent trop tard pour avoir une bâche. Et d’autres fois, au contraire, il reste encore des places libres pour ceux qui n’ont pas de carte et viennent s’inscrire à la journée. Les travailleurs sociaux d’Aurore ont pris le rôle de régulateur de marché. Ils « remplissent » le carré, vérifient les marchandises (pas de nourriture, de porno, d’alcool…)

Au premier étage du car, ils accueillent aussi individuellement les personnes qui demandent une aide de logements, papiers etc… Le parallèle avec les rendez-vous logement à la tour nous saute aux yeux.


Sortis du bus, Pascale nous amène faire le tour du carré pour nous expliquer un peu mieux son fonctionnement. De prime abord, ce petit tour ne me plaisait guère car il avait l’allure d’une «visite organisée ». Or, notre volonté est évidemment de sortir le plus vite possible d’un rapport officiel qui creuse immédiatement une distance. Mais Pascale a un très bon rapport avec les vendeurs. Et puis, il y a la sécurité, envoyée par la mairie de Paris, pour tenir le rôle de « surveillant ». La sécurité n’est pas là pour faire la police. D’ailleurs, lorsque les vendeurs à la sauvette commencent à s’installer à côté du carré, devant les grilles de la tour, la sécurité ne réagit pas, et attend que la police intervienne.

Et une descente de police, ça se voit : tous les vendeurs à la sauvette remballent et courent en direction de St Ouen. Beaucoup veulent se réfugier dans le car, en prétextant vouloir un café pour échapper au contrôle. Dans ces cas-là, Aurore tient un rôle délicat. Elle ne peut pas « accueillir toute la misère ».

Pascale nous présente le président de l’association Sauve qui peut. Il nous explique : avant l’arrivée d’Aurore, les biffins ont lutté pendant plusieurs années pour maintenir leur droit de biffe dans le quartier, pour exister. Les plus militants se sont réunis en une association, Sauve qui peut, qui est parvenue, à coups de manif devant la mairie et de pétitions, à faire cesser la répression policière violente et humiliante qui les chassait de la Porte Montmartre et leur collait des prunes. La mairie, si elle reconnaît la lutte des biffins, a préféré  confier l’organisation du carré à une asso’ extérieure n’étant pas jugée partie.

Sauve qui peut et Aurore entretiennent des rapports cordiaux mais ne sont pas les meilleurs amis du monde, car Aurore n’a encarté qu’une trentaine des 80 noms proposés par Sauve qui peut. Parmi les biffins du carré, il y a des vieux retraités et des jeunes en galère, des mères et des pères de famille ou des gens seuls, d’origines maghrébines, roumaines (et d’Europe de l’est en général), françaises, d’Afrique noire. Très peu viennent d’Amérique latine ou d’Asie.

Nous marchons un peu plus, tentons d’entamer la discussion avec des vendeurs. Aujourd’hui, nous n’entendrons que ceux qui parlent fort, ceux qui ont un discours. Il faut écouter ces discours, pour mieux les dépasser, les prochaines fois.

(ex cet homme qui ne veut pas que son image apparaisse parce qu’il ne veut pas que sa famille sache qu’il est là sous le pont à biffer).

 

 

 

2ème jour : Samedi 9 Avril. Fanny et Juliette


8h du matin, nous voulons voir comment s’organise le carré au début de journée, le week-end. Dès 8h, les ¾ des places sont déjà attitrées.

Aurore ouvre son car à 7h30, mais les biffins peuvent faire la queue depuis 5h du matin.

Les tensions sont palpables. Les gens sont fatigués d’attendre une place, et Aurore est débordé. Matias et Pascale en viennent à l’évidence : il va falloir faire le sale boulot, et retirer des cartes pour éviter cette cohue. Oui, mais à qui ? qui a plus le droit qu’un autre ?

La question ne sera pas résolue aujourd’hui.

Nous faisons un tour dans le carré. Cela va devenir un rituel : on commence par la rangée de gauche (la rumeur dit que ce sont les nouveaux qui s’installent ici, et les anciens sur le trottoir de droite, mais la règle est immédiatement contredite par   un vieux de la vieille dont la place fétiche est… à gauche.)

Ce veiux chiffonier est un militant de toutes les causes. Naturellement, il est un des fondateurs de Sauve qui peut. Il écrit beaucoup (on l’appelle le poète), sur des couvertures de vieux bouquins.

Son obsession en ce moment : réussir à organiser un carré des biffins à Belleville. Déplacer la bataille. La bataille serait-elle finie ici, à Porte Montmartre ?

 

On traverse pour retrouver un biffin chanteur. Nous l’avions rencontré lors de la première projection de la sierra prod. Il fait aussi une brève apparition dans le premier volet du film, et il était venu chanter au centre d’animation. En l’écoutant divaguer sur ses problèmes de coudes, de genoux, je me dis qu’il sera difficile de le faire parler sur la situation des biffins et sur le rapport au quartier. Mais dans le film, on doit parvenir à ce que son talent de chanteur puisse réunir quelques biffins et habitants dans une même séquence. Que la situation parle d’elle-même.

Et puis, il y a JP, un vieux cambodgien entouré de « ses femmes », des « biffines » qu’il protège. Une question se pose : comment les femmes vivent-elles la biffe sous le périph’ ? Il y a une certaine solidarité entre les biffins, mais aussi une violence sous-jacente, une rivalité. Faire sa place dans le carré est une bataille quotidienne. Parfois il y a des querelles entre voisins pour grappiller quelques centimètres de bâche, ou pour changer de place. Ces femmes sont courageuses.

 

Fanny remarque qu’on pourrait tenter de rendre compte à l’image cette limite marquée par le périphérique : hors du carré, c’est le grand beau, sous le périph’, c’est la pénombre. Ce contraste de lumière fait sens. Le carré survit dans les souterrains du système.

 

 


3ème jour : lundi 11 Avril. Hélios et Juliette


Petit tour au car, puis balade sur le carré. C’est reparti.

Sur le côté gauche, nous discutons longuement avec A. et son voisin de carré. A. n’habite pas loin du quartier. Il comprend très bien l’agacement des habitants, et insiste pour ce que le carré reste propre. Lui, c’est un vrai, un vieux de la vieille. Dans le temps, ils se levaient à 3h pour préparer les marchandises et vendre au tout petit matin, la meilleure heure pour échapper au flic. Il se plaint des vendeurs à la sauvette qui squattent le mail, salissent le quartier et « cassent le marché » en vendant à un prix dérisoire. Pourtant, il était de ceux-là, auparavant.

Je me dis qu’il faut à tout prix éviter un film « anti-nouveaux vendeurs à la sauvette majoritairement roumains ». Car il est bien probable que habitants et biffins s’accordent là-dessus. Mais en même temps ne pas l’évacuer….

Plus tard, Mr Zouari nous explique qu’il a tenté d’initier le dialogue avec les vendeurs à la sauvette, de les inscrire dans la lutte pour un espace plus grand, notamment sur un terrain à St Ouen, mais d’après lui il n’y a pas de répondant. Et puis, Mohammed Zouari nous avoue être fatigué de lutter.

. B. le poète nous donne un texte qu’il a écrit sur la lutte des biffins à Belleville. Une belle écriture de vieil écolier. Pour le film, j’imagine naturellement sa voix qui lit un texte parlant de l’histoire des biffins à la porte Montmartre, l’évolution du marché. En image, on pourrait le voir traverser le quartier (il habite vers le boulevard Ney), et s’enfouir dans le carré.

. A côté de Mr A., c’est C. l’horloger. Il est bolivien. Donc naturellement, Hélios embraye en espagnol. Cette rencontre est très amicale. César nous dit qu’il est la star du carré, d’abord parce qu’il est un vrai horloger : sur sa bâche, il a étalé des dizaines de montres qu’il répare sur place grâce à sa loupe, et déposé un petit écriteau : « ici, vente et réparation ».

 Et puis il a été récemment interviewé par direct 8. Depuis, des gens le reconnaissent et se déplacent spécialement pour le voir.

 . De l’autre côté, il y a K., qui habitait dans la tour avant de se faire « jeter » par sa femme. L’image est troublante : ce petit homme, vendant ses objets au pied de la tour alors qu’il n’y a plus accès… Maintenant, il vit dans un hôtel, mais je ne parviens pas à déceler toutes les raisons de leur séparation, et de son départ.


. De nouveau dans le car, nous voyons arriver une femme (environ 35 ans) avec sa fille (environ 6 ans). L’équipe d’aurore les accueille avec tendresse. La petite est en vacances, et elle ne veut pas la laisser seule à l’hôtel. Elles habitent toutes les deux, dans une chambre d’un hôtel rue des Cloys (vers la rue du Poteau). C’est difficile de joindre les deux bouts. Cette femme est yougoslave, elle parle très bien français, ça fait un an et demi qu’elle biffe ici, dans l’équipe du fameux JP, le vieux cambodgien.

Hélios et moi avons l’intuition que son parcours, sa situation, parle d’elle-même. Elle rend compte de la nécessité de ce genre de commerce pour survivre. Les habitants doivent se confronter à ce genre de vie pour comprendre et tolérer les biffins. Ce ne sont ni des voleurs, ni des sauvages. Ils se battent pour arrondir les fins de mois, comme ils peuvent.

 

Beaucoup d’autres noms et de visages qu’il faudra connaître, beaucoup de parcours de vie qu’il faudra écouter, creuser, tenter de comprendre. Nous comprenons que le travail est de longue durée, que l’immersion prendra du temps. La confiance, surtout.

Toutefois, il suffit de quelques rencontres, quelques moments vécus ensemble, pour sentir une évolution, dans les relations, dans le regard qu’il porte sur nous, et dans notre regard. On dépasse les jugements hâtifs, on creuse.

 

 


4ème jour : samedi 16 Avril. Cédric et Juliette


Cédric, en militant endurci, discute longuement avec Mr Zouari, le « président ». Je ne peux pas vous rapporter leurs échanges (Cédric, un p’tit texte ?) car je suis partie en vadrouille pendant ce temps-là, voir notamment où en est K. l’habitant de la tour. J’essaye de connaître d’autres biffins habitants le quartier. Apparemment, il y en a une petite dizaine. Il me cite le nom de Lionel, mais je ne le connais pas.

Puis Cédric rencontre l’équipe d’Aurore, qui est en pleine discussion avec Clément, un étudiant en sociologie qui réalise une étude sur les biffins. Son discours est, selon moi, trop formel, trop universitaire. Il a engagé une « étude », qui passe d’abord par l’épluchage des différents articles de presse rédigés sur les biffins, puis par la recherche d’une définition exacte de ces « vendeurs d’objets récupérés ». Tout de suite, je pense à la réunion après projection, à notre envie de rencontrer des sociologues développant une analyse plus globale, extérieure au quartier. Je me dis qu’il faut bien choisir la personne, qu’elle n’ait pas un discours trop lointain. Mais échanger nos « informations » et nos « témoignages » avec Clément peut être intéressant.

A chaque fois, nous croisons des gens extérieurs : des étudiants, des vidéastes, des thésards. IL y a eu aussi énormément de journalistes. Cet espace, si restreint, attire un nombre incalculable de curieux.

 

. Pour la première fois j’assiste à la fermeture du car ; à ma grande surprise la sécurité plie bagages à 17h30, alors que les biffins rendent leurs bâches à 18h. Je me dis que le plus gros boulot de sécurité est censé s’opère dans cette fourchette de temps… pendant laquelle ils sont absents. Matias m’informe qu’ils arrivent sur le carré à 8h. Même étonnement : ils ne sont pas là pour veiller au bon ordre de la queue qui se concentre devant le car.  Mais à quoi servent-ils ?

 

. L’équipe d’Aurore se confronte à un problème : un biffin a donné sa carte à son frère qui, depuis deux mois, se fait passer pour le détenteur de la carte. Pascale convoque le détenteur, lui explique le problème. Ils ne savent pas encore quoi décider, s’ils doivent sanctionner ce biffin, lui retirer sa carte pour marquer le coup, ou lui laisser le droit de biffer. Complexe… ils ne sont pas là pour empêcher des gens de se faire un peu d’argent, mais ils doivent faire respecter les règles qui imposent que la carte soit nominative. Suite la semaine prochaine.

 

 

 

5ème jour : lundi 18 avril. Juliette


Matinée. Rituel. Le car, puis sous le périph’.

. Bonne humeur dans le car, Matias chante et fait des blagues, une femme roumaine, apparemment habituée du car - la mascotte d’Aurore -  s’est installée sur la banquette du fond pour manger une saucisse de Francfort. Miam miam !

Il fait beau, tout le monde est de bonne humeur, alors que certains sont devant le car depuis bientôt quatre heures. 09h30, c’est l’heure de la redistribution des places restantes aux biffins journaliers. Les  dix premiers sur la liste. La majorité sont roumains, il y a beaucoup de femmes. Plus loin, assise dans un coin, une vieille Polonaise grogne parce qu’elle sait déjà qu’elle n’aura pas de place aujourd’hui, vu son rang dans la liste d’attente. Tous connaissent là règle du jeu, si on peut appeler cela un jeu… Matias tente en tout cas de maintenir une atmosphère légère, mais elle ne dure pas longtemps : la femme roumaine (la fameuse) gueule parce qu’elle n’a pas de place (elle en aura une 1h plus tard). Le chef de sécu, tranquille, lit son journal.

 

. Ce jour-là, j’avais envie de connaître plus JP, le cambodgien et la femme yougoslave dont je ne me rappelle jamais le nom : j’avais envie de me plonger dans  ce coin-là du carré. Mais je suis sans cesse interpellée par B. et ses revendications militantes. Je l’écoute, donc, en me disant : la prochaine fois…

. La dernière rencontre fut D., accueillie dans le car comme le messie. Elle a l’air d’avoir du chien, et une sacrée bonne humeur. On sympathise de suite, et on se prend à rêver d’une grande fête sous le périph’, cet été, pour se faire rencontrer habitants et biffins autour d’un bon plat et d’une bonne musique. Matias note les idées, il est partant. Ce serait superbe.

Avec Joëlle, on la rencontre plus tard dans l’après-midi, sur le mail, en train de chiner. Elle nous confie qu’elle n’ose pas faire les poubelles, elle a honte. Alors elle achète et revend. Outre la biffe, elle fait aussi les brocantes, qui rapportent plus. Elle nous raconte ses problèmes de logements place de la Chapelle. Il n’y a pas que les habitants de la tour qui en ont gros sur le cœur.

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